mardi 1 décembre 2020

Situation politique en Côte d’Ivoire : «Je pointe vraiment du doigt la responsabilité du président Ouattara qui avait le devoir de construire une Nation…», André Silver Konan,  analyste politique

spc uneEn Côte d’Ivoire, l’opposition politique a tenu le samedi 10 octobre 2020 son premier grand meeting qui a attiré environ 30 000 personnes au stade Félix Houphouët Boigny d’Abidjan pour présenter un front uni contre la candidature controversée du président Alassane Dramane Ouattara à un 3e mandat à la présidentielle du 31 octobre 2020.  A 17 jours du scrutin, Radars Info Burkina a joint André Silver Konan,  analyste politique,  fondateur du journal Ivoir’Hebdo pour une lecture de la stratégie de lutte de l’opposition ainsi que de l’évolution du climat politique sur les bords de la lagune Ebrié. 

Radars Info Burkina (RB) : Quelle appréciation faites-vous de la mobilisation lors du meeting de l’opposition politique au stade d'Abidjan  contre la candidature d’Alassane Ouattara à un 3e mandat à la présidentielle du 31 octobre ?

 

André Silver Konan (ASK) : L’opposition ivoirienne a tenu un meeting dont le succès me semble assez mitigé parce qu’elle n’a pas pris les dispositions pour pouvoir contrecarrer la stratégie sournoise du pouvoir qui a consisté à autoriser certes la manifestation  mais à multiplier les entraves. En plus, ce succès mitigé rappelle l’échec de la mobilisation de l’opposition en mars 2004 sous Laurent Gbagbo alors qu’on est dans une sorte d’inversion des rôles. Sous Laurent Gbagbo, c’était l’opposition du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) qui avait été empêchée de manifester avec des moyens violents. Il y avait eu 120 morts au total. Cette fois-ci on a donc une forme sournoise d’empêchement qui n’était pas assez visible mais on a vu quand même des images de personnes qui étaient attaquées dans leur convoi et beaucoup de barricades au Plateau où avait lieu la manifestation. Conséquence, le stade a peiné à se remplir. Il n’était pas plein à certains endroits, ce qui manifestement n’augure rien de bon pour l’opposition, en termes de pression sur le pouvoir.

spc 2RB : Dans son discours, Henri Konan Bédié a appelé l'ONU à « se saisir du dossier ivoirien » pour mettre en place « un organe électoral véritablement indépendant et crédible ». L'ouverture de la campagne électorale officielle est fixée au 15 octobre et le président Ouattara va débuter sa campagne le vendredi 16 octobre 2020 à Bouaké. Est-ce que le temps joue en faveur de l’opposition ?

 

ASK : Le temps ne joue pas en faveur de l’opposition. Cet appel à l’ONU risque justement de tomber dans les oreilles de sourds au siège des Nations unies d’autant plus que rien sur le terrain ne l’oblige à s’inviter dans la présidentielle ivoirienne, surtout à produire une résolution appelant à son report. Il y a eu des manifestations il y a quelques semaines. Mais depuis quelques jours, en dépit de l’annonce de la désobéissance civile par l’opposition, c’est presque le calme plat en Côte d’Ivoire. C’est vrai qu’il y a des manifestations sporadiques dans une ou deux villes, mais cela n’est pas de nature à inquiéter le pouvoir.

RB : Aucune annonce concrète relative aux actions à mener dans le cadre de la désobéissance civile à deux semaines de l’élection. Quelle analyse faites-vous de la stratégie de l’opposition politique ?

 

ASK : L’opposition est en panne de stratégie. Une panne sèche très claire. Elle a lancé un mot d’ordre de désobéissance civile qui n’est pas suivi sur le terrain. Et elle ne se donne pas les moyens de faire suivre cela sur le terrain.

RB : L'élection présidentielle, prévue le 31 octobre en Côte d'Ivoire, aura-t-elle lieu ?

 

ASK : Bien malin qui pourra répondre avec précision à cette question qui relève de l’analyse prospective. Mais la réponse est à la fois oui et non. Elle est oui parce que le pouvoir du RHDP travaille actuellement dans le sens de la tenue du scrutin du 31 octobre. La Commission électorale indépendante (CEI) travaille également dans ce sens. Mais elle est aussi non parce que l’opposition de son côté martèle qu’il n’y aura pas d’élection le 31 octobre. Alors on observe, on va voir comment cela va évoluer.

RB : Existe-t-il des dispositions légales qui permettent de surseoir au vote ?

spc 3ASK : Oui, il y a des dispositions légales pour reporter le scrutin comme par exemple le décès inattendu d’un candidat pendant la campagne électorale ou bien une crise majeure qui porte atteinte à l’intégrité du territoire. Mais ces dispositions légales ne sont pas celles qui existent aujourd’hui. Le retrait d’un candidat de la course n’est pas de nature à faire annuler ou reporter le scrutin.

 

RB : Que nous réserve la côte d’Ivoire d'ici le 31 octobre et après le 31 octobre ?

 

ASK : Difficile de le dire. Mais moi, je pars du postulat que c’est dommage qu’on en soit là. C’est un cri du cœur personnel. En effet, nous sommes dans plusieurs configurations  possibles. Mais ce sont des configurations qui n’appellent pas au renforcement des acquis démocratiques. Le schéma où on a un candidat du pouvoir avec un autre issu de l’opposition mais pas tellement. Un candidat (NDLR : Kouadio Konan Bertin dit KKB, ancien député PDCI, ex-conseiller de Henri Konan Bédié, est  candidat indépendant à la présidentielle) qui mène campagne plutôt contre l’opposition au lieu que ce soit contre le pouvoir qui est à battre. Cette configuration a déjà existé en Côte d’Ivoire  en 1995 alors qu’on sortait juste de 5 ans de régime du parti unique. Donc c’est un recul de 25 ans. Aujourd’hui on assiste à une sorte de crise pré-électorale qu’on n’avait jamais vue en Côte d’ Ivoire. Sinon peut-être en 2000 après l’épisode DU et/ou du général Robert Gueï. Donc là encore, c’est un recul de 20 ans. La Côte d’Ivoire ne devrait plus être au niveau aujourd’hui où on parle de candidats exclus, de doute sur la CEI qui n’est pas faux, de partialité de juges constitutionnels qui préfèrent dire le droit selon leur conviction politique et non selon le droit, de violences pré-électorales. La Côte d’Ivoire ne devrait vraiment pas être à ce niveau encore surtout après ce que nous avons vécu en 2010 avec 3000 morts à l’issue d’une crise postélectorale qui n’aurait jamais dû avoir lieu. On n’en a tiré aucun enseignement, aucune leçon. On s’embarque encore pour une élection contestée avant même sa tenue. C’est malheureux  qu’on en soit là. Je pointe vraiment du doigt la responsabilité des hommes politiques en Côte d’Ivoire et particulièrement du président Alassane Dramane Ouattara, qui avait le devoir de construire une Nation, de construire une démocratie, de renforcer les acquis démocratiques. Malheureusement lui comme ses ex-alliés devenus aujourd’hui ses adversaires ou ses ennemis nous font reculer encore, pour encore augmenter nos craintes, nos peurs et surtout nos appréhensions pour le lendemain.

Interview réalisée par Aly Tinto

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