dimanche 27 novembre 2022

CEDEAO-Force anti-putsch en gestation : >, Mahamoudou Savadogo

creatLe 28 juillet dernier, à l’occasion de la visite de travail du président français Emmanuel Macron en Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embalo, le président bissau-guinéen, par ailleurs président en exercice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), avait annoncé lors d’un point de presse qu’un projet  de mise en œuvre d’une force anti-putsch était sur la table de l’institution sous-régionale. Pour lui, <<on est au 21e siècle et c’est inadmissible, les coups d’État>>. Cette force pourrait intervenir, au besoin, en Afrique de façon générale et dans l’espace Cédéao en particulier  pour mettre fin aux coups d’État, avait-il annoncé. S’agissant de ce projet de force anti-putsch, Mahamoudou Savadogo, spécialiste en questions sécuritaires, estime que ce n’est ni réaliste, ni réalisable et que la priorité de la CEDEAO, c’est de lutter contre le terrorisme. Il s’est exprimé au micro de Radars Info Burkina au cours d’une interview.

Radars Info Burkina : En marge de la visite du président français en Guinée-Bissau, Umaru Sissoco Embalo, président de la Guinée-Bissau et président en exercice de la Cédéao, a affirmé qu’un projet de création d’une force anti-putsch est sur la table de la Cédéao. Cette force pourrait intervenir, au besoin, en Afrique de façon générale et dans l’espace Cédéao en particulier. Qu’en pensez-vous ?

Mahamoudou Savadogo : Je ne vois pas comment cette force pourra intervenir. On n’arrive même pas à déployer la force d’attente de la CEDEAO  pour rétablir la stabilité et ramener la paix.

Radars Info Burkina : Comment cette force peut être mise en place ?

MS : Je ne vois pas comment elle va être mise en œuvre d’autant plus que parmi les pays de la CEDEAO, nous en avons près de 4 qui sont en transition, nous en avons 2 ou 3 qui ont prolongé leur mandat. Est-ce que cette force va concerner ceux qui décident de prolonger le troisième mandat ? Ce sont des questions qu’il faut se poser. Je suis sceptique sur la mise en œuvre de cette force parce que je ne vois pas comment les présidents vont l’adopter. En plus de cela, nous savons que les coups d’État ne préviennent pas. C’est une surprise. Donc comment anticiper ? Est-ce qu’il faut agir après que le coup d’État a eu lieu ? Et là, ce serait vraiment une atteinte à la souveraineté des États.

Radars Info Burkina : Est-ce réaliste et réalisable ?

MS : Je ne pense pas que cette force soit réaliste et réalisable. Je ne pense pas qu’elle peut être mise en place parce que Umaro Sissoco Embalo est lui-même menacé par un coup d’État. Car on a vu en début d’année qu’il a presque failli perdre son pouvoir par un coup d’État. Donc cela m’étonnerait qu’elle puisse se réaliser.

Radars Info Burkina : L’existence de cette force ne sera-t-elle pas une ingérence dans les États ? Si non comment savoir que des militaires préparent un coup d’État pour les empêcher ?

MS : Je ne vois pas comment l’existence de cette force va pouvoir s’imposer aux Etats parce que c’est une question de souveraineté, et un coup d’État n’est pas une action extérieure de groupe extérieur mais plutôt une approche interne. Ainsi, je ne pense pas que les États vont accepter qu’il y ait une ingérence pour des questions de souveraineté. Cette force ne va pas arriver, c’est presque un mort-né. A mon avis, c'est juste des idées  car je ne vois pas comment elle pourra être mise en œuvre et même  être votée par des Etats dont plus de la moitié est en transition par des putschistes.

Radars Info Burkina : Comment voyez-vous cette attitude des chefs d’Etat de la CEDEAO ? Est-ce que ce n’est pas pour satisfaire le président français et s’attirer ses faveurs que les chefs d’État déclarent cela ?

MS : Oui je pense que c’est juste une manière de dire qu’ils sont contre les coups d’État. C’était une manière de prendre des engagements  vis-à-vis de son hôte qui était le président français qui a déclaré clairement qu’il est contre les putschs, vu l’exemple malien.

De ce fait, je pense que ce n’est vraiment pas réalisable. Je ne vois pas comment les États vont pouvoir trouver un consensus  pour la mise en place de cette force étant donné qu’il y a déjà une force en attente de la CEDEAO et  comment une deuxième force va venir suppléer à cette force puisque cette dernière peine déjà à jouer son rôle.

Radars Info Burkina : Pensez-vous qu’une force anti-putsch soit réellement <<un instrument extrêmement efficace pour lutter contre les déstabilisations dans la région où des groupes militaires ont exploité parfois  l’affaiblissement de l’Etat pour prendre le pouvoir  >>, comme l’a déclaré Emmanuel Macron ?

MS : Je ne crois pas qu’une force anti-putsch soit un instrument qui puisse ramener la stabilité dans la région et rendre les États forts. C’est plutôt la bonne gouvernance, la démocratie, la lutte contre la corruption, la mise en place d’institutions fortes qui peuvent jouer ce rôle et empêcher certaines institutions de s’emparer du pouvoir comme les institutions de l’armée.

À mon avis, il ne faut pas résoudre un problème structurel par une solution conjoncturelle. Nous avons un problème structurel, c’est-à-dire de mauvais fonctionnement des institutions, qui ne sont pas du tout résilientes.

Donc, il faut plutôt réformer l’armée, l’appareil sécuritaire, les rendre beaucoup plus républicains et les soumettre entièrement au pouvoir politique. C’est ce qui permettra d’éviter les coups d’État.

Nous avons l’exemple de pays africains qui n’ont jamais connu de coup d’État comme le Sénégal. C’est de tels exemples qu’il faut prendre et faire en sorte que ça s’applique aux autres pays

Radars Info Burkina : La CEDEAO ne gagnerait elle pas à équiper ses pays membres pour lutter contre le terrorisme et l’extrême pauvreté ?

MS : L’une des priorités de la CEDEAO doit être forcément la lutte contre l’hydre terroriste parce qu’il est en train d’envahir les pays côtiers et aujourd’hui aucun pays n’est épargné.

Il faut que cette CEDEAO arrive à s’imposer dans la lutte en trouvant des solutions à cette menace qui est en train de s’étendre.

Pour le moment, elle est aux abonnés absents et ça doit être sa priorité parce que l’hydre terroriste est beaucoup plus prégnante, plus menaçante que les questions de coups d’État  qui déstabilisent.

Il est vrai que les coups d’État déstabilisent les institutions politiques et les empêchent effectivement de se concentrer dans la lutte contre le terrorisme.

Mais je pense que c’est l’insécurité, ce sont les terroristes qui,  aujourd’hui, poussent ces militaires à prendre le pouvoir. Donc, si on arrive à gagner  cette lutte contre le terrorisme, les putschistes, notamment les militaires, n’auront plus de raisons ou de prétexte pour prendre le pouvoir étant donné que c’est l’un des plus grands prétextes.

En outre, il faut lutter contre les 3es mandats parce que quand on regarde le Mali, le Burkina Faso, la Guinée Conakry, le Tchad, c’est la question de l’insécurité et les 3es mandats qui ont poussé les militaires à prendre le pouvoir.

 Il faut résoudre ces questions structurelles qui doivent faire rentrer dans les rangs les forces de défense et de sécurité et qui doivent les pousser entièrement à se soumettre au pouvoir politique.

Flora Sanou

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